Hommage au Commandant Abdoulaye Alphonse Ndiaye grand héro national du Sénégal

Commandant Abdoulaye Alphonse Ndiaye : une figure militaire sacrifiée dans les crises politiques du Sénégal indépendant des années 1960

Comment les crises politiques et idéologiques qui ont marqué les premières années de l’indépendance du Sénégal ont-elles conduit à la marginalisation et à la répression de plusieurs officiers souverainistes, parmi lesquels le Commandant Abdoulaye Alphonse Ndiaye ?

Né le 18 juillet 1928 à Saté Waly, dans le département de Guinguinéo dans le Saloum, Abdoulaye Alphonse Ndiaye appartient à cette génération d’Africains formés dans l’armée coloniale avant de participer à la construction des institutions militaires des nouveaux États indépendants. Enfant de troupe à l’école militaire de Saint-Louis, il est incorporé dans l’armée française à l’âge de 18 ans après sa formation militaire. Après plusieurs années d’affectation dans l’Afrique occidentale française (AOF), notamment au Dahomey, il devient transfuge de l’armée française vers l’Armée sénégalaise à l’indépendance en 1960, aux côtés d’autres officiers comme Idrissa Fall, Amadou Fall, Bourama Diémé ou encore Amadou Abdoulaye Dieng. Dès les premières heures de l’indépendance, Abdoulaye Alphonse Ndiaye participe activement à la refondation des institutions de défense et de sécurité de la nouvelle République du Sénégal.

 

Dans cette dynamique, il est muté dans la Gendarmerie où il commande la cavalerie, communément appelée « l’escadron monté », avant de prendre la tête de la compagnie des fusiliers-voltigeurs de Podor. Au moment de la marche vers l’indépendance, il est affecté à Saint-Louis afin de participer à la transition symbolique de souveraineté. Il se rappelle d’ailleurs : « À l’indépendance, je suis venu à Saint-Louis pour monter les couleurs maliennes et descendre celles françaises. Mais, après quelques mois, la Fédération du Mali a éclaté et je suis alors retourné dans la compagnie de Podor ». En effet, la Fédération du Mali, composée du Sénégal et du Soudan français, éclate en 1960 pour laisser place à la République du Sénégal et à la République du Mali. Peu après cette rupture, le Capitaine Abdoulaye Ndiaye reçoit un télégramme le nommant aide de camp du Ministre de l’Intérieur, Valdiodio Ndiaye, auquel étaient rattachées les Forces armées. Ce dernier était également son cousin.

 

Très tôt, Abdoulaye Alphonse Ndiaye s’inscrit dans une ligne souverainiste favorable à la « sénégalisation » des institutions sécuritaires encore dominées par les Français. Dans le contexte de la guerre froide, marqué par l’opposition entre les blocs idéologiques entre les États-Unis et l’URSS, plusieurs figures politiques et militaires sénégalaises comme Mamadou Dia, Valdiodio Ndiaye, Amadou Fall, Alioune Diop ou encore Abdoulaye Alphonse Ndiaye jugent anormal que les postes stratégiques du Sénégal indépendant restent contrôlés par des officiers français. À ce sujet, Ndiaye raconte avoir conseillé Valdiodio Ndiaye en ces termes : « Tous les moyens de renseignement sont aux mains des Blancs : la police, la gendarmerie, la garde républicaine et vous, vous n’avez rien. Il faut créer une Gendarmerie sénégalaise ! ». Grâce à cette initiative, le Ministre ordonne au colonel Pierre, commandant de la gendarmerie française et sénégalaise de l’époque, d’ouvrir une école de gendarmerie dès le 1er décembre 1961 malgré les réticences du commandement français. C’est à travers ses positions souverainistes qu’Abdoulaye Alphonse Ndiaye contribue directement à la construction des institutions militaires et sécuritaires du Sénégal indépendant.

 

Cependant, la crise politique de décembre 1962 entre le Président Léopold Sédar Senghor et le Président du Conseil Mamadou Dia bouleverse profondément les équilibres politiques et militaires du pays. Senghor défend une politique de coopération avec la France tandis que Mamadou Dia incarne un courant souverainiste plus affirmé. Après l’arrestation de Mamadou Dia et de ses proches, Valdiodio Ndiaye, Ministre des Finances ; Ibrahima Sarr, Ministre du Développement ; Joseph Mbaye, Ministre des Transports et Télécommunications ; et Alioune Tall, Ministre délégué chargé de l’Information, accusés de tentative de coup d’État, une vaste purge est engagée contre les « daïstes » (partisans de Mamadou Dia) et les souverainistes. Cette politique touche également l’Armée. Le Général Amadou Fall, jugé hostile à Senghor, est remplacé en 1962 par le Général de division Jean Alfred Diallo (1911-2006). Cependant, on peut dire que l’Armée dépendait directement du Président du Conseil, qui était en même temps Ministre de la Défense, et que le Général Fall ne pouvait pas déférer à une convocation du Président de la République. Il faut également rappeler qu’au-delà de cela, cette crise affectait même le chef d’état-major des Forces armées sénégalaises, car les colonels français composant encore son cabinet trouvaient illogique qu’un de leurs anciens promotionnaires, de surcroît noir, puisse être promu général et les diriger.

 

Dans ce climat de suspicion, le Commandant Abdoulaye Alphonse Ndiaye, cousin de Valdiodio Ndiaye, est placé sous surveillance et muté à Tambacounda. On retient surtout une période de déchéance politique, car la traque des opposants politiques, avec l’appui des services de renseignement français, était comparable au maccarthysme aux États-Unis durant les années 1950, en pleine guerre froide, marqué par la répression des communistes après l’affaire du couple Rosenberg. Pourtant, avant les événements de 1962, les relations entre Senghor et Abdoulaye Alphonse Ndiaye étaient particulièrement cordiales. Tous deux issus de la communauté sérère, ils entretenaient des rapports étroits et Ndiaye se rendait souvent au Palais présidentiel après son service pour aider Senghor à pratiquer la langue sérère. Toutefois, après l’arrestation de Valdiodio Ndiaye, emprisonné à Kédougou, la méfiance politique s’installe. Une anecdote illustre cette rupture : lors d’une tournée présidentielle à Tambacounda, le Commandant Ndiaye est désigné pour commander le piquet d’honneur. Lorsque Senghor se retrouve face à lui, il retourne dans son avion sans descendre et rentre immédiatement à Dakar. Peu après, Ndiaye est de nouveau affecté à Podor avant d’être envoyé en stage en France. À son retour, il commande les Sapeurs-pompiers et devient en 1965 le premier commandant des Sapeurs-pompiers du Sénégal.

 

Toutefois, la situation politique se durcit davantage après la tentative d’assassinat contre le Président Senghor le 22 mars 1967, jour de la fête de Tabaski, à la Grande Mosquée de Dakar. L’auteur de l’attaque, Moustapha Lo, cousin de Cheikh Tidiane Sy (1925-2017), est accusé d’avoir voulu éliminer Senghor au nom des partisans de Mamadou Dia. Malgré les demandes de grâce et les interventions des chefs religieux, Moustapha Lo est exécuté le 15 juin 1967. Dans la foulée, une nouvelle vague de répression s’abat sur les milieux militaires et politiques soupçonnés de sympathies « daïstes ». Le 24 mars 1967, le Commandant Abdoulaye Alphonse Ndiaye, alors commandant du 2e Bataillon d’instruction à Saint-Louis, est rappelé à Dakar. Arrivé en uniforme, il est immédiatement arrêté et soumis à cinq jours d’intenses interrogatoires afin de lui faire avouer une implication dans un prétendu complot contre le régime. Présenté au juge d’instruction du parquet de Dakar le 28 juin 1967, il découvre dans les cellules d’autres officiers comme les Colonels Faye et Soumaré. Des témoignages glaçants de détenus évoquent des prisonniers brûlés par les décharges électriques durant les interrogatoires, illustrant la brutalité de cette période comparable à l’archipel du goulag stalinien des années 1930. Cet événement peut être considéré comme l’aube du mouvement insurrectionnel de mai et juin 1968, une crise sociale majeure qui secoue le pays, au cours de laquelle la jeunesse intellectuelle et les mouvements syndicaux réclament le départ des Français de l’administration sénégalaise ainsi qu’une démocratisation du pouvoir. C’est une situation de contestation mondiale en 1968 tels que les émeutes en France, les mouvements de droits civiques et les anti-guerre du Vietnam aux États-Unis, le printemps de Prague marqué par la répression des troupes du Pacte de Varsovie…

 

Enfin, le Commandant Abdoulaye Alphonse Ndiaye est condamné et purge une peine de cinq ans de prison avant d’être gracié par le Président Senghor alors qu’il lui restait encore une année à purger. Son destin s’inscrit dans celui d’une génération sacrifiée par les tensions politiques et idéologiques des années 1960 et 1970. Cette période de création et de consolidation des institutions nationales est également marquée par la répression des étudiants et intellectuels influencés par le panafricanisme et le maoïsme, tels qu’Omar Blondin Diop (1946-1973), ainsi que par l’incorporation forcée de jeunes grévistes dans l’Armée sénégalaise avant d’être jetés dans la fournaise de l’enfer du conflit frontalier contre la Guinée portugaise entre 1969 et 1972, notamment à Santhiaba-Manjack (fin mai 1972). Des figures comme Mamadou Diop de Croix, Waly Faye, Assane Tandiné, Mamadou Faye ou Al Ousseynou Cissé subirent également cette violence politique du régime senghorien. Le Commandant Abdoulaye Alphonse Ndiaye décède le 17 septembre 2016, laissant derrière lui une famille (des enfants et un neveu) toujours marquée par cette humiliation historique. Aujourd’hui encore, son parcours, comme celui du Général Amadou Fall et d’autres officiers victimes de purges politiques lors des événements de 1988, rappelle la nécessité de réhabiliter la mémoire de ces serviteurs de la Nation afin d’éclairer cette page sombre de l’histoire politico-militaire du Sénégal indépendant. Il faut rappeler également que ces officiers ont pleinement participé à la fondation et la consolidation de la République du Sénégal actuelle.

 

En perspective, dans le contexte actuel de l’évolution politique du Sénégal, où planerait le spectre d’une crise institutionnelle entre le Président de la République et son Premier ministre, il est pertinent de rappeler la situation douloureuse née du conflit opposant autrefois le Président Léopold Sédar Senghor au Président du Conseil Mamadou Dia. Les conséquences de cette crise se sont prolongées de 1967 à 1972, notamment avec la tentative d’assassinat contre Senghor, mais aussi l’incorporation forcée d’étudiants grévistes dans l’Armée et une répression sans précédent. Le risque de voir un tel scénario se reproduire bouleverserait gravement les institutions du pays dans une région en pleine reconfiguration géopolitique.

 

Maodo Ba Doba

 

Historien militaire contemporain,

 

Professeur en Études stratégiques de défense et politiques de sécurité.

 

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